BICHET ÉCRITURE     

Recueil de textes publiés sous le titre "GENS DE BIZE"

PRIX : 5 €  (port compris)   denis.bichet@ifrance.fr

LE LIVRE :

J'ai écrit ce recueil de textes sur quelques habitants de Bize par amour pour mon village d'adoption. 

Ce sont des gens sincères et entiers à l'image de ce pays Minervois, si beau, si grand, qu'il déborde de notre cœur.  

Bien d'autres pourraient y figurer encore et je le ferai s'ils me le permettent.

Denis Bichet Pic0015+450.jpg (23233 octets)

L' AUTEUR :

Denis Bichet est instituteur. 

Il a construit sa maison en Minervois.

Il peint :

  www.ifrance.com/bichet-peinture  

Et réalise des sites Internet sur le Minervois :

www.ifrance.com/minervois.

 

1

 LE CABANON DU POÈTE

2

JUSTINE S’EN EST ALLÉE

3

LE FONDEUR D’ART

4

RENÉE

5

LENDEMAIN D’ ÉLECTIONS

6

LA FILLE DU RÉPUBLICAIN

7

LA MAÎTRESSE DE MATERNELLE

8

TROIS AMIS DANS UN RESTAU

9

MADAME ARNAUD

10

L' ARBRE DU DOMAINE

11

LE QUINQUE

12

PASCALOU

13

PEPITO


1

LE CABANON DU POÈTE

Michel est un poète, c’est un vrai poète avec une moustache et une barbe, un arpenteur du ciel et de la terre nourri aux traditions paysannes; des brodequins de « poudaïre », un pantalon de velours, le foulard des révoltés et dans la poche, un « laguiole » affûté comme l’éclair, qui tranche des saucissons noueux comme des sarments de vigne, les soirs de veillées, aux reflets grenat du vin dansant...

Et chose extraordinaire, Michel a un âne, ou plutôt une ânesse, qu’il promène, ou peut-être qui « le » promène à travers garrigues et collines. Ah ! l’amour modeste des poètes pour les ânes de Francis Jammes à Henri Bosco...

Comme Bosco d’ailleurs, Il a enseigné le français au Maroc, et comme lui, il a un « cabanot ». « Un cabanot », d’où l’on voit, les soirs d’été, la lune danser au bal masqué des collines et des fourrés, et les étoiles cligner aux amours insensées…

Mais je devrais dire « Michel avait un « cabanot », car cette nuit, des ennemis de la poésie, de toutes ces choses douces et rondes qui ne nous font pas regretter d’être nés, ont brûlé le « cabanot »…Les poètes aussi se coincent les doigts aux portes de l’humanité.

Mais Michel n’est pas un poète triste, dans sa tête, dans son cœur, un nouveau « cabanot », de nouvelles poésies accueilleront bientôt, les poètes, les amis et les voyageurs…


2

JUSTINE S’EN EST ALLÉE...

Justine s’en est allée, comme une fleur d’amandier au vent de février...

Sur sa chaise, au coin de la rue, elle lisait un livre aux pages jaunies, faisait du crochet ou des mots croisés avec une infinie patience, comme si le temps ne comptait plus, comme si le vent l’avait oubliée.

Elle vous regardait passer avec un bon sourire, la perruque parfois de travers, le livre peut-être à l’envers et dans l’oreille, un appareil compliqué qu’elle n’entendait même plus siffler… Je ne sais pas si le livre parlait d’amour ou d’amitié, ni même si elle tournait vraiment les pages, mais c’était le livre de sa vie...

Justine avait été une petite fille dans une cour d’école, avec un tablier à fleurs qu’elle froissait timidement quand on lui demandait son nom...

Elle était devenue une jeune fille douce et jolie qui rougissait quand on la regardait. Et puis elle avait eu un amoureux… Un soir d’été, à la fête du village, ils avaient dansé et il l’avait embrassée…Elle n’avait rien dit à ses parents, ces choses-là, on les garde pour soi.

Et en 38, à la radio, elle avait entendu Trenet, c’était une révolution, une révolution en chanson, mais une révolution quand même, les parents n’aimaient pas beaucoup ça... C’était juste avant le grand tourment, juste avant la guerre, cette cochonnerie qui broie les hommes et habille les femmes en noir...

Elle avait connu le terrible hiver 56, quand les rideaux du givre s’incrustaient aux fenêtres, quand les guirlandes du gel enfilaient leurs perles de cristal aux arbres des chemins et que les oliviers éclataient comme des bouteilles…

Et les inondations, ces marées noires qui emportaient tonneaux et comportes…

Et l’incendie du Pech, qui tordait les pins comme des allumettes…

Bien sûr, elle avait eu des enfants et des petits enfants, mais tout ce petit monde était parti à la ville pour le formica et les congés payés...

Ses amies aussi l’avaient quittée, une à une, grains de sable moulinés au grand vent de l’océan dans le sablier du temps...

Alors, Justine était restée seule, petite fleur oubliée sur son rameau d’amandier...

Ce matin, les pompiers sont venus la chercher...

Un souffle d’air l’a détachée... Elle s’en est allée au printemps des amandiers, retrouver sur les chemins de l’éternité, la petite fille au tablier froissé, la jeune fille qui rougissait, le fiancé qui l’embrassait et Trenet qui lui a fait la politesse de l’accompagner…

Le livre est resté, il tourne ses pages au vent de février, il est resté pour d’autres petites filles en tablier…


3

LE FONDEUR D’ ART

Dans les ruelles du vieux Bize vous croiserez peut-être Laurent Ivanoff, cet alchimiste au regard lumineux, ce clerc cistercien égaré au siècle des O.G.M. (organismes génétiquement modifiés).

Ne vous étonnez pas si, pressé, enfiévré par sa dernière coulée, il ne vous voit pas passer… Demain, peut-être, il vous prendra par le bras, et vous entraînera dans son atelier de bijoutier-sorcier.

Les yeux brillants au feu rougeoyant du métal en fusion, il vous parlera avec passion de l’œuvre de sa vie : La fonderie, la glyptique, les métaux précieux, à qui il a tout sacrifié,

temps, argent, confort... Entre Bernard Palissy et Nicolas Flamel, il vous fera visiter son antre de magicien : Ciseleur, étameur, orpailleur, enlumineur… il sait tout du monde mystérieux des orfèvres du Moyen-age.

Du plus loin de son histoire, il fouille les entrailles de la terre audoise, traversée, labourée, fécondée par les forgerons barbares, les fondeurs wisigoths, les artisans cathares...

Chevalier solitaire en quête de leurs secrets, de leurs mystères et de leur art...


4

RENÉE

Renée n’est pas une femme à qui l’on vole son sac à main à l’arraché dans un square de banlieue… d’une calotte bien appliquée, elle aurait tôt fait de vous retourner le freluquet et de lui filer une déculottée qui vaudrait toutes les maisons de correction...

Le courage et la bonne humeur sont les armes de cœur de cette bourguignonne bon sang bon teint, venue en terre audoise, marier la peinture à l’huile et la toile de lin…

Rien ne l’arrête, ni le temps, ni le vent... elle parcourt la campagne, promène son chien, plante son chevalet, discute avec tout un chacun...

Avec modestie et persévérance, Renée a fait entrer l’art dans les salles à manger et les chambres à coucher... au-dessus des cheminées, des buffets paysans, des lits en noyer massif, ses toiles racontent la vigne du Papet, le cabanon du Tonton, la maison du neveu et les collines à tout le monde...

Aux beaux jours, sur les marchés potiers et les foires artisanales, on peut la voir exposer ses tableaux, plaisanter, marchander et repartir toujours de bonne humeur qu’elle ait vendu ou non…

On était copains d’expo, si quelqu’un aimait ses toiles, il détestait les miennes et vice versa, on en rigolait, à en mourir de rire, on ne s’est jamais piqué un seul client, on était fait pour s’entendre...

Quand on la croise impossible de s’ennuyer, elle a toujours une histoire à vous raconter, une de ces histoires qui font qu’on se sent moins seul, bien moins à plaindre qu’on ne le pensait...

Mais Renée va nous quitter, elle retourne dans sa Bourgogne natale, riche terre de vignes, de pâturages et de collines, aux matins brumeux, aux forêts de cathédrales, aux sources limpides, aux maisons à colombages et tuiles vernies...

Renée, tu vas nous manquer...


5

LENDEMAIN D’ ÉLECTIONS...

Les élections sont passées, la fièvre est retombée... quelques nuits d’inquiétude en moins...

Ceux qui se sont présentés ont joué à ce qu’il y a de plus courageux, mettre son image en jeu à l’aune de la perception des autres... On peut apprécier ce courage-là... le courage des gagnants, le courage des perdants...

Toute la population a été conviée à un vin d’honneur, électeurs et candidats, gagnants et perdants, tous réunis... Le premier magistrat était ému ... 

Premier Conseil Municipal en public, spectacle de démocratie comme à l‘Agora des grecs anciens...

Bize s’honore de cette démocratie-là, après la lutte loyale, la réconciliation de tous pour leur village...

Car au delà de cette élection, le fait majeur est que nous sommes tous Bizois, anciens Bizois, nouveaux Bizois...

Que cette antériorité remonte à la nuit des temps ; Ibères, Elisyques, Grecs, Wisigoths, Maures, Francs... Tous venus en terre Audoise, poser leur casque ou leur casaque de guerrier hirsute pour épouser une bergère des collines ou une lavandière de la Cesse... qu’ils soient gavots descendus des montagnes pour tailler la vigne en expansion après la percée du chemin de fer... qu’ils soient Républicains chassés d’ Espagne... Pied-noirs d’Afrique du Nord... ou qu’il soit le dernier des Wisigoths, venu des Vosges enneigées poser ses valises à Bize avec sa bergère et ses petits moutons...

Tous Bizois...


6

LA FILLE DU RÉPUBLICAIN

Ils sont arrivés, hâves, défaits humiliés… Ils ont franchi les Pyrénées un jour de neige et de pluie… Les républicains espagnols, des anarchistes du POUM et de la FAI, les Catalans qui avaient aboli l’argent, crée la seule société autogérée, égalitaire et libre qui le monde ait jamais connue…

Ils se sont battus dans le feu, la mort et le sang…du sang des taureaux, du sang des hommes égorgés aux couchers rougeoyants des matadors du Caudillo… Soleils sanglants, terre de feu, terre d’ Espagne…

Ils montaient au combat en criant « viva la muerte » et le Duce et le Führer leur ont donné la « muerte » et des orages d’acier… et Staline et la France leur ont laissé la « muerte » par les armes qui ne sont pas venues ou si peu ou si tard…

Bien sûr, on les a encouragés, mais on ne gagne pas la guerre avec des bonnes paroles, avec les paroles de paix et de civilité de ces messieurs en gibus et redingote des beaux quartiers...

Alors la France indifférente et méfiante les a enfermé au camp d’ Argelès. Beaucoup sont morts de désespoir…

Les femmes et les enfants ont été dispersés au petit bonheur la chance dans les régions de France…

La fille du républicain est arrivée en gare d’ Auvergne, elle avait faim, elle avait froid, elle pleurait… mais les gens n’étaient pas si méchants, ils ont vu que ces enfants n’étaient pas des égorgeurs de couvents…

Le chef de gare a accueilli la fille du républicain… elle était douce et jolie, elle avait les yeux de braise du feu de l’ Espagne...

Alors en 40, avant de partir à la guerre, à la guerre des français, celle qu’ils avaient cru éviter en tournant le dos à l’ Espagne, le fils du chef de gare a supplié la jeune fille de l’épouser… pour la protéger, pour lui donner des papiers, la sauver de l’exil et de l’enfermement...

Il savait que ces républicains ne pèseraient pas lourds quand les mécaniques noires et huilées des hordes germaniques auraient balayé la France d’un revers de cravache.

Et puis il est parti à la guerre, accomplir son destin, son destin de français battu, de français humilié, de français prisonnier…

Quand il est revenu, le fils du chef de gare et la fille du républicain ont eu des enfants… La dernière était une petite fille sage et jolie qui allait à la l’école en col Claudine, et qui travaillait bien, trop bien même...

Peut-être de méchants camarades lui auraient-ils reprochés de ne pas mériter la France… quelle honte quelle infamie de n’avoir d’autre choix que d’être meilleure que les meilleurs d’entre nous !

Elle sortait peu, lisait beaucoup, écoutait de la musique classique et ses parents, qui en ont vécu un déchirement, l’ont mise au lycée à Béziers, le meilleur des lycées pour la petite fille du républicain qui avait traversé les Pyrénées un jour de neige et de pluie…

Elle souffrait si loin de sa famille, faut-il payer deux fois son exil quand on est républicain espagnol ? Mais elle sait maintenant qu’ils voulaient pour elle, le meilleur de la France, le meilleur de l’ Espagne… et la petite fille en col Claudine a grandi, avec les qualités de la France et de l’ Espagne...

Aujourd’hui, elle habite près de chez moi, dans le Minervois...

Mais elle porte toujours au fond d’elle comme une blessure, noire dans ses yeux, la couleur du taureau, rouge dans son cœur, le sang versé aux arènes de l’ Espagne en feu de l’année 1936...


7

LA MAÎTRESSE DE MATERNELLE

Elle était la gentillesse même, le sourire aux lèvres, toujours de bonne humeur...

Il suffisait d’entrer dans sa classe et à dix heures le café était prêt, tout fumant pour nous, ses collègues, ses amis... un mot gentil pour nous accueillir et tous ces enfants autour d’elle, petits poussins picorant leur goûter du matin et vous regardant avec de grands yeux étonnés comme si vous étiez le géants Gulliver devant leurs tables de Lilliputiens...

Elle était d’une gentillesse telle, que s’il n’y avait que des gens comme elle, on n’arriverait même pas à s’imaginer à quoi sert une guerre, une querelle, une parole de travers...

Avec ce formidable instinct des personnes généreuses, elle savait toujours quand ça n’allait pas et d’un geste, d’une parole elle apaisait la souffrance des petits et parfois des plus grands...

Et en plus, il y avait l’aide maternelle, aussi gentille qu’elle... le Bon Dieu l’avait fait exprès de réunir en un même lieu, deux personnes pareilles...

Une heure avant le carnaval, vous fallait-il un costume de boucanier ? Un casoar à plumes d’autruche ? La maîtresse fouillait ses greniers, ses valises et vous dénichait la merveille...

Aujourd’hui, loin de nos petits tracas, elle se consacre à sa famille et à son jardin. On a parfois plaisir à la croiser, sur sa bicyclette bleue, cadeau de ses amis pour sa retraite, heureuse...

Car avec son indestructible gentillesse Pierrette est grand-mère, la plus heureuse des grand-mères...


8

TROIS AMIS DANS UN RESTAU...

Ils sont trois comme les trois mousquetaires, trois amis dans un restau ; deux garçons et une fille :

Carole qui partage son temps entre ses vignes, ses « collages » et son restau, Éric, son copain, passionné de musique, qui vous fera écouter ses compositions musicales, et Karim, le cuisinier avec sa passion pour la restauration culinaire et les vieilles pierres.

C’est une histoire d’amitié, une aventure comme on n’en fait plus guère :

A eux trois, ils ont retapé une vieille cave oubliée, ils ont bossé comme des forçats, forçant l’admiration des plus courageux.

De la cave oubliée, il ont fait un lieu savoureux, douillet comme un nid d’amitié, tout en pierres sèches, amoureusement assemblées, vieilles poutres patiemment grattées, clous et ferrures d’époque, un puits mystérieux dans la cour du fond qui doit bien rejoindre le souterrain, des lumières tamisées et aux cimaises, les extraordinaires « collages » de Carole : couleur, chaleur, lumière, objets d’apparence hétéroclites assemblés avec art ; choix des coloris, respect de la gamme chromatique, tout y est ; vert pastel, rouge cerise, bleu aquatique et jaune citron... C’est de l’art, et si on aime l’art on aimera les collages de Carole.

Tout en ouverture d’esprit, Carole a fait une place à d’autres artistes ; Laurent Ivanoff et ses bijoux du fond des âges, et quelques-uns de mes tableaux d’ «Art brut » qu’elle n’a pas craint d’exposer...

Karim, le « cuistot » est un personnage à la Francis Carco, à la Blaise Cendrars, il a bourlingué, craché du feu, vécu mille aventures... C’est un costaud, d’un calme énigmatique, qui ne ferait pas de mal à une mouche, et si vous arrivez à le faire parler, vous verrez que c’est un artiste, car son idée à lui, c’est d’innover ; avec des aliments de base ; légumes, fruits, viande, il vous fera des crêpes dont vous ne pourrez pas dire que vous avez déjà mangé les mêmes... ou des brochettes au miel ou son délicieux chèvre chaud...

Et plus encore, ils ont prévu d’installer, dans un coin du restau, un ordinateur pour accéder au site Internet qui se prépare sur le Minervois, un site touristique et culturel pour découvrir la région, et une ligne Internet pour les touristes qui veulent consulter leur courrier électronique.

Alors n’hésitez pas, si vous avez envie de changement, envie d’amitié, allez faire un tour à « L’Atelier » rue de l’ Église, à Bize-Minervois.

C’est juste en face de « Chez Robert » notre sympathique boucher (ils n’ont que la rue à traverser pour s’approvisionner), c’est un petit restau, on le voit à peine, mais quand on rentre quel changement ! C’est une boîte à magie, petit à l’extérieur mais grand à l’intérieur, comme le cœur de Carole, d’Eric et de Karim...


9

MADAME ARNAUD

Madame Arnaud nous a conduits sur la colline de « Roumigous », elle trottait loin devant nous et les élèves, entre chaleur et cailloux, peinaient avec leurs meilleures chaussures de sports, toutes des marques de réputation mondiale terrassées pour l’heure par les espadrilles de notre guide...

Infatigable, Madame Arnaud nous a parlé des gaulois, des romains et des hommes préhistoriques... on a vu les gros tas de cailloux qui figuraient les murailles de l’ancien village, notre « Cayla*» de Bize -dont l’occupation est attestée jusqu’en l’an mil- et que se dépêchaient de rejoindre ceux de la plaine quand de mauvais voisins se profilaient à l’horizon...

Le troupeau à l’intérieur des muraille, il suffisait de fermer les portes en rondins et de balancer à qui mieux-mieux, pavés et cailloux - comme une caricature de mai 68- sur les indésirables, jusqu’à ce qu’ils déguerpissent ou aillent s’en prendre au village d’à côté. « Bien le bonjour à ceux de Montouliers ou d’Agel ! »

Et la vie reprenait son cours... les pécheurs et les porteuses d’eau s’enhardissaient à nouveau jusqu’à la Cesse, les bergers suivaient leurs biques à moitié sauvages dans les collines et dormaient dans ces cabanes en pierres sèches qu’on aperçoit ici ou là...

On n’allait pas à Narbonne, même si parfois, un commerçant grec ou phénicien, à barbiche luisante, à boucle d’oreille étincelante et à l’étrange accent, s’aventurait avec son équipe de mercenaires jusqu’au village oublié pour quelque troc; des peaux de bête contre des épices et un mauvais vin à en faire vomir plus d’un...

Le Café de la Promenade n’existait pas, mais on imagine sans peine, les hommes se poser le soir au bord de Cesse, et partager une outre de ce mauvais vin qui permettait de voir plus belles, les filles et les étoiles...

Et là-bas, au loin, on apercevait les jours de beau temps, l’immense océan qui menait chez les étrangers et leurs grands bateaux blancs que le vent poussait on ne sait comment...

C’était à Bize, il y a 2500 ans...

* « Cayla » : littéralement tas de cailloux. En fait lieu occupé et défendu par des murailles de pierres. Le « Cayla » de Mailhac a livré d’innombrables traces des Elisyques, ce peuple qui occupait la région avant la colonisation romaine et qui sont les ancêtres des audois...


10

L' ARBRE DU DOMAINE

Son domaine est une oeuvre d’art, il en a remonté les pierres, défriché les collines, aménagé les terrasses, élagué les arbres, nettoyé les vignes, curé les fossés... C’était le domaine de ses ancêtres... il en a fait l’œuvre de sa vie.

Une gueule de baroudeur, burinée par le vent... une chemise kaki... on le dirait droit sorti des aventuriers du désert « d’avec » Lino Ventura.

De Lino d’ailleurs, il en a le calme et l’assurance...

Au soir de la tempête, un arbre gigantesque, tutélaire, planté là depuis des siècles, s’est effondré sur la terrasse, manquant de peu l’aile du bâtiment.

Un arbre qui avait vu, les dimanche d’été, sa grand-mère, petite fille en robe à dentelles jouer avec un cerceau de bois, ses arrières grand-mère, jeunes femme à crinoline traverser le domaine en riant avec leurs ombrelles pâquerettes blanches tournoyant au vent, pendant que les hommes en col dur et chapeau melon devisaient à l’ombre des glycines, l’absinthe à la cuiller et les volutes de leurs cigares s’échappant de la treille...

Le temps des crinolines est passé... Une crises viticole et deux ou trois guerres plus tard, orages d’acier qui ébranlèrent la république, l’homme est resté, héritier fidèle de son histoire, mémoire de ses ancêtres, mémoire du temps qui passe et qui emporte dans un tourbillon, les jeux des enfants, les rires des femmes et les paroles des hommes...

Il a coupé consciencieusement l’arbre témoin de tant de générations. L’ancêtre avait fait son temps, repu, fatigué il gisait en travers du domaine, coupant le chemin en plusieurs points, encore fallut-il trouver une tronçonneuse assez longue, la technique moderne était dépassée...

L’arbre a cédé sa place à d’autres arbres, des jouvenceaux qui dans quelques siècles pourront dire : « Là, au coin de la terrasse, il y avait un arbre énorme comme vous ne pouvez pas vous l’imaginer... il y avait des enfants avec des cerceaux en bois, des jeunes femmes en crinolines qui riaient et des hommes en col dur et chapeau melon qui discutaient... » et ces paroles se perdront dans le vent...

Mais si vous allez dans les collines vous entendrez dans le vent chanter, le rire des femmes, le cri des enfants et les paroles des hommes du temps passé...

C’est le chant du vent, c’est le chant du temps, pour ceux qui savent l’entendre...


11

LE QUINQUE

Il a laissé sa chemise aux « garouilles » des chemins et fait tanguer sa carcasse de flibustier aux bals de l’été...

Capitaine Crochet de l’océan des collines, deux doigts rafistolés au bout du bras, il glane les fruits oubliés qu’il offre en signe d’amitié...

C’est l’enfant dénicheur qui donne ce qu’il trouve... c’est l’écolier fugueur qui pose ses verveux au bord de Cesse... c’est l’éternel amoureux des filles, des blondes étrangères prêtes à tant de folies si loin de leurs fiancés...

C’est l’adolescent qui n’a pas grandi, celui que nous avons laissé un jour au bord du chemin, pour le costume du communiant, l’uniforme du lycéen, celui du militaire ou de l’instituteur...

C’est l’anarchiste, le rebelle, l’homme libre, l’éternel adolescent, celui que nous avions juré de rester, celui qui attire et qui fait rire...

C’est l’acteur d’une verve absolue, qui épate l’étranger aux terrasses des cafés... c’est le conteur intarissable de toutes les astrologies; la chinoise, la tibétaine, la tzigane, l’ouzbek...

C’est l’ensorceleur de la parole et du geste, celui qui vous interpelle au coin de la rue et vous joue sans fin le film de sa vie ; ses déceptions, ses regrets, ses bonheurs aussi...

Marcheur du vent, semeur du temps... L’homme libre vit comme un lion et quand au seuil de l’hiver, sa crinière se fait plus claire, l’homme libre est un lion solitaire...


12

PASCALOU...

Il est né dans les rudes vallée vosgiennes qui dressent leurs obélisques de sapins noirs aux brumes argentées des plaines d’Alsace. Il a gardé de son pays, l’accent des terribles guerriers qui ont traversé le Rhin le 31 décembre de l’hiver 451...

Pascalou au cœur d’or... Pascalou sans le sou... Pascalou qui dort dans les fossés et les abris de bus... Pascalou qui a voyagé, qui a bu le « Chianti » en Italie, le « Madère » en Espagne et posé son baluchon en Minervois...

Il habite un cabanon avec ses ânons, promène les enfants et les mariés les jours de fête, boit aux terrasses des cafés les soirs d’été et s’endort la tête dans la paille, le nez dans les étoiles, plein de rêves et d’espoirs...

Les mauvaises langues disent qu’il faudrait un « conduit » pour le transporter et qu’il traverserait le toit du crématorium en un feu fulgurant si par malheur son âme allait danser aux étoiles...

Pascalou honnête et travailleur, qui se fait un resto quand il a quatre sous...

On a manger, on a bu le « schnaps » d’ Alsace, l’eau de cristal qui fait hoqueter le plus endurci des vignerons d’ici et on a ri...

Pascalou bien élevé qui m’a fait la morale parce que je ne tenais la chaise à ma femme...

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13

PEPITO

Réfugié espagnol, venu tout petit à Bize dans des conditions difficiles, Pépito a connu une enfance pauvre mais  heureuse, une enfance inoubliable faite de garrigues et de collines parfumées, de vignes et de raisins écrasés, de pins et de cigales bruissantes, de ruisseaux et de cascades éblouissantes, de promenades à bicyclette et de cabanes secrètes...

C'était, sur fond de radio et de guerre d’ Algérie, l'époque magique des années soixante, quand les mères laissaient leurs petits garçons aller où bon leur semblait, bien avant les dangers qu'on connaît maintenant...

Cette enfance, c'était la sienne, c'était la mienne, la même enfance à des milliers de kilomètres de là, avec les fleurs des champs qu'on offrait à nos mamans, les papillons d'été aux couleurs incroyables d'avant les pesticides, les coccinelles et les hannetons qu'on tourmentait, les serments d'amitié, les cailloux des chemins qui éclataient comme des étoiles les soirs d’été, le bois fumant, les premières cigarettes... 

Et puis les filles sont arrivées, avec leurs jupes plissées, leurs chemisiers blancs et leurs bandeaux dans les cheveux... Elles ont mis de l’ordre dans nos cabanes et ont griffé nos cœurs d’adolescents... Et nous qui avions fait des serments d'amitié, on se serait battu pour un regard, pour un baiser..

                                                            Bichet Denis. Juillet 2001.

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